La revue de l'innovation
La revue de l'innovation du secteur public

The Innovation Journal: The Public Sector Innovation Journal, 2(2), 1997, article 3.

La Revue de l’innovation : La Revue de l’innovation dans le secteur public, 2(2), 1997 article 3.

 

 

Recensions PDF

 

Eleanor D. Glor
Policy Innovation in Saskatchewan, 1971-1982
Toronto: Captus Press, 1997

Compte rendu de Howard A. Doughty

(Review of Policy Innovation in the Saskatchewan Public Sector)

Un intervieweur plutôt naïf a demandé au propriétaire d'un nombre impressionnant de médias de masse, dont une grande station de télévision, s'il se servait ou non des services de nouvelles et d'affaires publiques de son entreprise de diffusion pour promouvoir ses propres convictions politiques très fermes. Le magnat a éclaté de rire pour ensuite répondre au jeune journaliste : «Mais bien sûr! Pour quelle autre raison pourraiton vouloir posséder une station de télévision?» Voilà qui donne un coup dur au principe tant vanté de l'objectivité.

Personnellement, je ne me suis jamais vraiment intéressé au principe de l'objectivité, car je préfère m'orienter sur l'objectif moins prétentieux, mais au bout du compte, plus important, qu'est l'équité, et l'une conditions essentielles à l'équité est l'obligation de déclarer les conflits d'intérêts dès qu'ils se posent. Je connais Eleanor Glor depuis presque 30 ans. Elle est une très bonne amie. Je ne pense pas cependant que cette amitié m'empêche de livrer un compte rendu de sa plus récente contribution à l'étude de l'administration publique. Il s'agit simplement pour moi d'éviter de me répandre en compliments sur ces réflexions portant sur un sujet que bon nombre de personnes auraient tendance prématurément à considérer comme terriblement inintéressant.

Policy Innovation in the Saskatchewan Public Sector, 1971-1982, est un ouvrage qui pourrait laisser croire que l'auteur se dirige, pour employer une image du baseball, vers un retrait rapide sur trois prises consécutives :

D'abord, l'ouvrage traite de la fonction publique, et très peu de gens semblent particulièrement sympathiques aux fonctionnaires par les temps qui courent.

Ensuite, il traite de la Saskatchewan, une province plate, enclavée des Prairies canadiennes comptant un peu moins d'un million d'habitants.

Enfin, il traite d'événements qui remontent jusqu'à un quart de siècle, époque presque antique selon nos normes historiques modernes. Et si cela ne suffisait pas déjà à guérir l'insomnie, on traite également d'une bureaucratie innovatrice - une contradiction aux yeux de presque tous les citoyens et même de bon nombre de bureaucrates.

Par contre, en y regardant de plus près, l'auteur pourrait plutôt avoir réussi un «coup sûr». En effet, la Saskatchewan a été la première administration en Amérique du Nord à instaurer un régime public d'assurancemaladie. Elle a été à l'avantgarde au chapitre de l'assuranceautomobile gouvernementale, des programmes de prêts aux étudiants et du financement public des arts. Ces innovations et bien d'autres sont devenues des pratiques plus ou moins établies au Canada, bien qu'elles puissent être considérées comme étant dangereusement socialistes par de nombreux Américains, que ce soit William Jefferson Clinton ou Jesse Helms. Ce qui se conçoit bien, puisque l'héritage historique unique de la politique de la Saskatchewan est lié à son rôle de plaque tournante du socialisme démocratique canadien. Les innovations de ses gouvernements provinciaux théoriquement socialistes (1944-1964, 1971-1982, et de 1991 au moment présent) se sont généralement, et d'une manière prévisible, situées au centregauche de la scène politique.

Aspect encore plus intéressant, ces mêmes administrations ont fait preuve d'une frugalité étonnamment calviniste et ont été plus équilibrées sur le plan financier que leur concurrents résolument capitalistes. En effet, la Saskatchewan a rarement enregistré un déficit au cours de ses nombreuses périodes de régimes socialistes. Ainsi, en cette période de restrictions financières et compte tenu de l'omniprésente préoccupation à l'égard du déficit gouvernemental, l'expérience de la Saskatchewan pourrait s'avérer profitable (même ou, peutêtre, plus particulièrement, aux personnes peu sympathiques au principe de l'État soidisant omniprésent), notamment en ce qui concerne les façons dont les bureaucrates, les politiciens et des citoyens engagés peuvent travailler ensemble à revoir, repenser et résoudre les problèmes en proposant des politiques imaginatives et parfois même expérimentales.

Les collaborateurs du livre sont principalement de hauts fonctionnaires qui ont conçu et mis en oeuvre les plans liés notamment aux aspects suivants : sociétés d'État chargées de l'administration des ressources naturelles, régimes de soins dentaires et de médicaments d'ordonnance, la santé et la sécurité au travail en fonction d'une approche axée sur les droits, un réseau de collèges communautaires «sans murs», et un programme de soutien de l'emploi destiné à venir en aide aux bénéficiaires de l'aide sociale.

De plus, Eleanor Glor a ajouté à cet éventail les réflexions parfois déconcertantes d'anciens politiciens, notamment de ministres du Cabinet et du premier ministre d'alors, Allan Blakeney. Tous ces éléments mis ensemble font que le document nous propose un examen complet et exceptionnellement franc d'une série de politiques publiques, de la bouche même de ceux qui les ont supervisées avec succès ou, parfois, sans succès.

Il n'est pas nécessaire pour les lecteurs de connaître le moins du monde les particularités de la vie politique de la Saskatchewan ni d'être des partisans enthousiastes de solutions gauchistes aux problèmes sociaux pour tirer profit de cette série d'études de cas très bien assemblée. En cette période où les gouvernements de tous les horizons politiques sont confrontés à des difficultés financières et semblent tous enclins à mettre en oeuvre des réductions d'effectifs et des compressions budgétaires dans les programmes, il importe d'envisager des solutions de rechange d'une nouvelle vague.

Dans cet ouvrage, Eleanor Glor et ses collègues font ce que nul autre, à ma connaissance, n'a encore fait. Ils parlent ouvertement et franchement de la façon dont les fonctionnaires innovateurs plutôt que traditionnels peuvent ranimer les débats publics, améliorer la qualité de vie, mais aussi parfois devenir si enthousiastes à l'égard de leurs projets qu'ils perdent contact avec la population, donnent l'impression d'être arrogants et en subissent alors les conséquences politiques inévitables. On fait donc état des victoires, mais aussi de l'importance de la modestie.

Eleanor Glor est l'une des plus importantes théoriciennes et praticiennes de l'innovation au Canada. Elle est présidente du Salon de l'innovation, important groupe de discussion permanent sur l'innovation dans la politique gouvernementale, et directrice de la rédaction du Bulletin Innovation, bulletin électronique axé sur le secteur public. Son livre saura intéresser les professeurs et les diplômés qui s'intéressent au principe de l'innovation et ceux dont les carrières sont liées à divers secteurs de politique que ce soit l'agriculture, les bibliothèques, la politique environnementale ou les relations de travail.

La question qui demeure en suspens est celle du contexte. L'innovation, ditelle, «est la conception et la mise en oeuvre de nouveaux services, idées ou moyens de faire les choses au sein des politiques gouvernementales en vue de les améliorer ou de les remanier».

Le problème consiste à déterminer ce qui constitue ou ne constitue pas une amélioration. Par exemple, certains pensent qu'il s'agirait d'une amélioration si on intensifiait la réglementation des entreprises et les interventions directes du gouvernement dans l'économie parce qu'idéologiquement, ils croient en la conservation écologique et en la redistribution des revenus. D'autres croient aussi fermement, pour des raisons tout aussi dogmatiques, que la déréglementation et la privatisation sont essentielles au progrès et à la prospérité. Il ne fait aucun doute que les tenants de chacune de ces pensées peuvent concevoir de nouvelles et brillantes méthodes en vue de réaliser leurs visées politiques. Donc, l'«innovation» estelle simplement un ensemble de moyens, de processus et de stratégies pour apporter des changements sans vraiment tenir compte de la nature même de ces changements? Les gouvernements «de droite», «centristes» et «de gauche» peuventils tous se prétendre «innovateurs»? Ou, y atil une façon de faire la distinction entre ce que les théoriciens du développement administratif et politique ont appelé des changements «toniques» et des changements «toxiques»?

En bref, y atil une façon de concilier la recherche utile de techniques de création et une approche philosophique de la nature de la société idéale de telle sorte que nous puissions bien faire la distinction entre les innovations porteuses d'amélioration et celles qui sont simplement pathologiques? J'aimerais bien que de telles questions puissent être traitées plus en détail dans le prochain grand projet d'Eleanor Glor.

 

Mise à jour: 09/05/1999

Dernière mise à jour: May 5 2016